La conception architecturale et urbaine face aux défis de la transition

Jeudi 14 mars 2024

Cycle « Pratiques sociales et politiques de transition »

Vingt-neuvième journée de l’atelier
“Habiter la transition. Des pratiques existantes
aux politiques de transition : circulations et ambiguïtés”

Atelier thématique commun aux réseaux ACDD et ReHaL
Avec  le soutien de l’IRCAV et en partenariat avec la Fondation de l’Écologie Politique

Jeudi 14 mars 2024
PARIS
9h30-16h30
PARIS

MAISON DE LA RECHERCHE
SORBONNE NOUVELLE
(salle du Conseil)

4 Rue des Irlandais
75005 Paris
Métro Cardinal Lemoine ou Luxembourg

Entrée libre sur inscription
Lien pour s’inscrire

Attention
L’enregistrement vidéo sera mis en ligne sur le site internet du réseau ACDD
mais il n’y aura pas de retransmission en visioconférence

Programme de la séance (PDF)

Coordinateurs de la séance : Anthony Ximenez[1] et Jérôme Boissonade[2]

L’ampleur des problèmes environnementaux et de leurs répercussions dans tous les domaines est sans précédent. Il s’agit donc pour les professionnels de l’urbanisme et de l’architecture, de concevoir des environnements bâtis viables et vivables dans un espace-temps difficilement appréhendable dès aujourd’hui. Pour ne prendre que cet exemple, l’impact du processus de conception d’un bâtiment sur son empreinte carbone, représente 35 à 40 % de celle-ci[3] – le reste dépend des politiques nationales en matière d’énergie, de transport, etc. (Boutté, 2022). Le travail de conception est donc essentiel dans la perspective d’une transition écologique globale. Il doit permettre de trouver des solutions inédites dans un contexte complexe, le confrontant parfois à des objectifs contradictoires — lorsqu’il s’agit de faire des choix en termes de matériaux, de dispositifs, de procédés, etc.

Devant les défis posés par les transitions à mener, les pratiques de conception se heurtent aujourd’hui à un faisceau de contraintes et de pressions :

  • D’une part, les responsabilités des architectes et des urbanistes pour concevoir des solutions aux problèmes posés par la transition écologique ont augmenté plus fortement que leur capacité à se doter des moyens financiers, techniques, règlementaires, etc., pour les résoudre. Cependant, au-delà de ces aspects, les problèmes auxquels sont confrontés les concepteurs proviennent moins des contraintes négatives, des interdictions qui leurs sont imposées (ne plus utiliser tel ou tel matériau), que des contraintes positives qui relèvent de la prescription (mettre en œuvre tel ou tel dispositif) (Raynaud, 2001). Les dimensions morale et techniciste attachées à la transition écologique produisent en effet, le plus souvent des dispositions prescriptives, traduites dans les politiques publiques sous forme d’injonctions règlementaires, subventionnées ou labellisées (tramway, bâtiments à énergie positive, etc.).
  • D’autre part, la transition écologique est souvent envisagée dans une perspective solutionniste, produisant une diffraction des problèmes qui peine à prendre en compte la complexité réelle des enjeux de transition et résume le travail de conception à un assemblage d’éléments et de dispositifs techniques et symboliques. Cela se traduit là aussi dans les politiques publiques sous forme d’injonctions règlementaires, subventionnées ou labellisées (pompes à chaleur, énergie électrique, etc.).
  • Enfin, selon une tendance opposée à la précédente, les professionnels font face dans le même temps à l’injonction de penser la conception de projets dans une perspective systémique. L’accent est alors mis sur la réflexivité professionnelle, associée à une valorisation tous azimuts de l’innovation sociale (Ximenez, 2023). Pour répondre aux exigences liées à la transition, cette réflexivité est invoquée par tous, chercheurs comme praticiens, et devient la norme, notamment dans les politiques publiques d’appels à projets, concours et autres appels d’offres (pluridisciplinarité systématique, coproduction avec les “profanes” de l’aménagement, démarches de recherche-action, etc.). Ces nouvelles modalités de production des savoirs et des projets valent souvent par elles-mêmes et sont rarement évaluées en termes de résultats, mais produisent surtout une dilution-invisibilisation des responsabilités sur ces questions de transition et provoquent une déstabilisation des savoirs et savoir-faire institués des architectes et concepteurs urbains.

Alors que ce triple impératif prescriptif, solutionniste et réflexif a un impact profond sur les pratiques de conception architecturale et urbaine, dans quelle mesure permet-il de transformer véritablement les modes de penser et de faire des villes capables de faire face aux défis de la transition ? De quel type de changement de pratiques est-il porteur parmi les professionnels de la conception ?

Le rôle des architectes et des urbanistes dans le processus global de production de l’habiter que nous venons d’évoquer n’est pas nouveau, mais on constate de manière plus perceptible qu’il y a une quinzaine d’années, une diversité d’initiatives marginales, qui révèlent une forme de “dilatation” des pratiques architecturales vers des champs et des missions nouvelles. On assiste donc à une dualisation entre :

  • Ces initiatives qui expérimentent de nouvelles formes d’intervention créant des publics, des ressources, des situations, etc., objet même de ces interventions
  • Et l’écrasante majorité de la production ordinaire, qui s’inscrit dans une reconfiguration profonde des savoirs et savoir-faire, structurée elle par une double logique de spécialisation accrue et de montée en puissances des compétences de coopération, de traduction et de négociation.

Déjà, en 2009, l’ouvrage collectif “La Fabrication de la ville” (Biau et Tapie) documentait la façon dont la montée des impératifs de rationalisation des démarches de projet en urbanisme, dans un contexte d’« incertitudes » croissantes et de « complexité », conduisait à cette segmentation de plus en plus forte du champ professionnel de l’urbanisme en spécialités diverses (programmation réduite à des pratiques techniques et normalisées, consultants spécialisés en environnement, métiers de la participation et de la concertation, conception sonore, conception lumière, etc.).

Les architectes font aujourd’hui l’expérience d’un « monde à l’envers » (Biau, 2020) où, même lorsqu’il s’agit de contrats globaux, les concepteurs ne sont plus les ensembliers du processus de conception et de réalisation des projets architecturaux et urbains, mais détenteurs de savoirs spécialisés dans un processus bien plus large qu’ils ne maîtrisent pas. Un processus dominé par des majors du BTP et de la promotion immobilière, très liés aux réformes de la gouvernementalité contemporaine, sous-tendues par une rationalité organisationnelle visant le contrôle des process, l’efficacité et l’innovation.  Cette évolution a des impacts majeurs sur la culture professionnelle des architectes, questionnant par exemple la notion d’“œuvre”. Si elle n’est pas nouvelle, cette situation n’a fait que se renforcer avec la montée en puissance des politiques publiques relevant du développement durable, puis de la transition qui se caractérisent par leur dimension prescriptive.

Que perd-on dans ce processus complexe qui transforme les pratiques de conception architecturale et urbaine ? Vers quelle architecture et quel urbanisme “de transition” se dirige-t-on ? Sera-t-il plus “durable” pour être davantage “coproduit”, plus efficacement “managé” ou plus techniquement “normé” ? Entre les menaces d’effondrement, les promesses technologiques, la place contestée de la régulation et la pluralité des initiatives contestant les unes et les autres (Chateauraynaud & Debaz, 2019), comment raviver le potentiel éthique et critique de la pratique urbanistique et architecturale ?

Bibliographie

BIAU, Véronique et TAPIE, Guy (dir.), La Fabrication de la ville. Métiers et organisations, Marseille, Parenthèses, Collection eupalinos, 2009
BIAU, Véronique, Les Architectes au défi de la ville néolibérale, Marseille, Parenthèses, Collection eupalinos, 2020
BOUTTE, Franck, « L’approche carbone permet d’intégrer dans les calculs des notions comme l’énergie grise ou le confort d’été, auparavant absentes », interview dans AMC, 26/04/2022, URL : https://www.amc-archi.com/article/franck-boutte-ingenieur-l-approche-carbone-permet-d-integrer-dans-les-calculs-des-notions-comme-l-energie-grise-ou-le-confort-d-ete-auparavant-absentes,83041
CHATEAURAYNAUD, Francis et DEBAZ, Josquin, « Agir avant et après la fin du monde, dans l’infinité des milieux en interaction », dans Multitudes 2019/3 (n° 76), pages 126 à 132
RAYNAUD, Dominique, « Compétences et expertise professionnelle de l’architecte dans le travail de conception », dans Sociologie du Travail, Elsevier Masson, 43 (4), 2001, pp.451-469.
RIZZOTTI, Philippe, catalogue de l’exposition L’empreinte d’un habitat : construire léger et décarboné, Paris, Pavillon de l’Arsenal, 2021
XIMENEZ, Anthony, Urbanisme et réflexivité : un diagnostic critique du champ du projet en urbanisme, de la recherche aux pratiques professionnelles, thèse en Urbanisme, Aménagement de l’Espace (sous la direction de Nadia Arab), Lab’Urba, Université Paris-Est Créteil, 2023

Matinée (9h30-12h)

Introduction d’Anthony Ximenez

  • Françoise Fromonot[4]
  • Philippe Rizzotti[5]

Discussion

Après-midi (14h – 16h30) Table ronde

Introduction de Jérôme Boissonade

  • Véronique Biau[6]
  • Anthony Ximenez
  • Sylvère Tribout[7]

Discussion et mots de conclusion

[1] Docteur en Aménagement de l’espace, ATER à l’Ecole d’Urbanisme de Paris, affilié au Lab’Urba (UPEC).
[2] Maître de Conférences HDR à l’Université du Littoral (ULCO), codirecteur de l’UMR 7218 LAVUE et membre de l’équipe de recherche ALTER (Université Paris 8).
[3] « Les statistiques imputent environ 30 % des émissions carbone au secteur de la construction, et l’empreinte carbone par habitant, actuellement de 10 tCO2e/an doit être divisée par cinq à l’horizon 2050. Les postes sur lesquels peut agir un architecte – aménagement, construction et choix énergétiques finaux – représentent 35 à 40 % de l’empreinte carbone. Donc, un projet qui serait très ambitieux sur la construction, l’approvisionnement énergétique, les matériaux, la mobilisation de filière de réemploi, etc. n’impacterait qu’un tiers du bilan carbone. Les deux-tiers restant dépendent de politiques nationales en matière d’énergie, de transport, de choix de consommation ou d’alimentation, sur lesquels les acteurs de la ville n’ont que très peu prise » (Boutté, 2022). De son côté, Philippe Rizzotti (2021) considère que « L’approche carbone permet d’intégrer dans les calculs des notions comme l’énergie grise ou le confort d’été, auparavant absentes. La transformation de nos processus de fabrication permettrait de réduire instantanément de 50% les émissions des nouvelles constructions avant même qu’elles soient habitées, tout en intégrant les objectifs de réduction de consommation énergétique et en offrant des gisements de matériaux pour l’avenir ».
[4] Professeur TPCAU à l’ENSA Paris-Belleville.
[5] Architecte, Maitre d’œuvre de l’exposition “L’empreinte d’un habitat” (Pavillon de l’Arsenal, 2021), avec le laboratoire IBI de l’ETH Zürich
[6] Architecte-Urbaniste en chef de l’Etat, HdR en aménagement-urbanisme. Chercheure au Laboratoire Espaces Travail (UMR Lavue, CNRS 7218)
[7] Maître de conférences à l’Université Rennes 2 – Département de Géographie et Aménagement