Décolonialiser le numérique ?

Vendredi 18 mars 2022

Cycle « Pratiques sociales et politiques de transition »

Vingt-troisième journée de l’atelier
“Habiter la transition. Des pratiques existantes
aux politiques de transition : circulations et ambiguïtés”

Atelier thématique commun aux réseaux ACDD et ReHaL
En partenariat avec le
GT « Politiques environnementales du numérique »
du GDR CIS (Centre Internet Société)
et le soutien de la
Fondation de l’Écologie Politique

Vendredi 18 mars 2022 (10h-17h)
PARIS
LE MALTAIS ROUGE
40 Rue de Malte
75011 Paris
Métro République

Entrée libre sans inscription
Retransmission en visioconférence

Programme de la séance (PDF)

Coordinatrices et coordinateur de la séance :
Laurence Allard[1], Clément Marquet[2] et Elisabeth Peyroux[3]

Il est désormais courant au sujet du numérique de tenir un discours technocritique qui emprunte de façon métaphorique des problématiques liées à la colonialité ou à l’extractivisme. Ainsi, les données sont rendues équivalentes aux ressources minières et le digital labor comparé à une nouvelle forme d’exploitation humaine au sein du capitalisme de plateforme (Morozov 2018, Casilli 2019).  Le numérique nous confronte ainsi à la nécessité de repenser les modes de production et de consommation à la lumière des nouveaux rapports de force économiques et géopolitiques, du renforcement des inégalités et de l’accélération des dégradations portées à l’environnement. Les notions de « colonialité », « nouveaux colonialismes » ou « décolonialité » renouvellent les grilles de lecture de la transition écologique en élargissant les perspectives critiques.
Dans la plupart de ces études du courant technocritique, le terme « extractivisme » des données n’est pas associé à des préoccupations ni écologiques ni décoloniales. Néanmoins, dans certains travaux, ce moment technocritique est un préalable à l’écologisation du numérique comme y invite, par exemple, Jarrige (2014) en articulant histoire environnementale et histoire des techniques. D’autres travaux pionniers dénonçant l’empreinte écologique du numérique, comme les collectifs Green IT et EcoInfo, le think tank Shift Projet, Berthoud et al. (2012) ou Bordage (2019), en ont pointé la dimension critique sur le plan notamment des ressources minières nécessaires à la fabrication des terminaux connectés. Ces travaux s’attachent à démontrer la part non métaphorique mais au contraire toute matérielle de l’extractivisme et rappellent les premiers usages de cette notion par des chercheurs et chercheuses et des militants et militantes d’Amérique du Sud dénonçant le phénomène d’exploitation intensive et généralisée, comme par exemple Monange et Flipo (2019).  Enfin, Nick Couldry et Ulises A. Mejias réalisent, dans leur ouvrage The Costs of Connection How Data Is Colonizing Human Life and Appropriating It for Capitalism (2019), la synthèse qui vient définitivement dé-métaphoriser la problématique du « colonialisme numérique » en l’intégrant dans l’histoire même du capitalisme et en arguant que « le colonialisme peut sembler une chose du passé mais l’appropriation historique des terres, des corps et des ressources naturelles se reflète aujourd’hui dans cette nouvelle ère de datafication omniprésente».
Dans cet atelier, nous proposons d’interroger la colonialité du numérique en partant de l’étude de la matérialité du numérique et des tensions qui travaillent les lieux d’extraction de minerais, l’organisation des chaînes d’approvisionnement en métaux et les décharges illégales de déchets électroniques. Autant d’espaces critiques des écologies du numérique, au sens où ils jouent à la fois un rôle essentiel dans l’économie globale de la circulation des équipements numérique et sont emblématiques des pollutions et violences sociales qui accompagnent depuis des années la croissance de l’industrie numérique.
En réaction à cette dimension hégémonique et coloniale, un nombre croissant de travaux et d’initiatives émergent dans la perspective d’engendrer d’autres modes d’existence du numérique, notamment pensés et pansés par les Suds (Amrute et Morillo 2020, Abbas et Osseo-Asare 2022).
Une telle perspective se dit « décoloniale » au sens où elle prête attention à la complexité des rapports de force hérités du colonialisme, non seulement dans les relations Nords-Suds mais aussi au sein des structurations sociales nationales, régionales et locales et enfin du point de vue des rapports sociaux de genre. avec les luttes éco-technoféministes. Elle prend aussi en compte les enjeux géopolitiques autour du numérique qui brouillent les rapports de force traditionnels entre anciens « colonisateurs » et ‘colonisés » et entre les Nord et les Suds. Les inégalités, les hiérarchies et les rapports de pouvoir se recomposent en effet aujourd’hui autour des innovations technologiques, du financement et déploiement des infrastructures numériques et des données. Il s’agira donc de prendre au sérieux les dimensions coloniales de l’expansion numérique dans toute son ampleur afin d’en décrire les logiques intrinsèquement capitaliste, impérialiste et extractiviste.
On s’interrogera in fine sur comment et pourquoi ces espaces critiques des écologies du numérique se perpétuent, et ce, alors qu’ils ont été maintes fois dénoncés au regard des tragédies sociales et environnementales qui s’y déroulent, et que les journalistes, chercheurs et chercheuses et associations humanitaires y multiplient leurs interventions et récits catastrophiques. Quelles sont les difficultés pratiques auxquelles sont confrontées les démarches « décoloniales » pour mettre en œuvre les changements qu’elles prônent ?
Pour avoir une meilleure compréhension des obstacles et possibilités de la transition écologique du numérique, l’enjeu sera donc de mettre en débat la nature et la profondeur des relations radicalement coloniales qui sous-tendent les dégradations environnementales actuelles et futures. Cette réflexion aura lieu au travers d’un dialogue entre des perspectives disciplinaires et sociales variées, réunissant des chercheurs et chercheuses en sciences de l’information et de la communication, géographie, philosophie, ainsi que des membres d’association écologiste et d’entreprise concevant et commercialisant des smartphones.

Bibliographie :
Abbas Yasmine et Osseo-Asare DK. (2022), « AMP : une plateforme pour faire, défaire, refaire » dans Allard Laurence, Monnin Alexandre, Nova Nicolas, Ecologies du smarphone, Paris : ed. Bord de l’eau.
Amrute Sareet et Morillo Luis Felipe R. (2020), « Computing in/from the South », Catalyst, 6/2.
Berthoud Françoise, Balin Philippe, Bohas Amélie, Charbuillet Carole, Drezet Eric, et al..(2012),  Impacts écologiques des technologies de l’information et de la communication‎ : les faces cachées de l’immatérialité. Groupe EcoInfo. EDP Sciences, pp.221, QuinteSciences.
Bordage Frédéric (2019), Sobriété numérique. Les clés pour agir, Paris : Buchet-Chastel
Casilli Antonio (2019), En attendant les robots, Enquête sur le travail du clic, Paris : Éditions du Seuil.
Couldry Nick et Mejias Ulyses, (2019), The Costs of Connection. How Data Is Colonizing Human Life and Appropriating It for Capitalism, Standford : Stanford University Press.
Monange Benoit et Flipo Fabrice (2019), Extractivisme : lutter contre le déni, Écologie & politique,  sciences, culture, société, Le bord de l’eau éditions / Presses de Sciences Po / Syllepses / Ecopresse, pp.15-28
Evgeny Morozov (2018) « Pour un service public des données », 10 avril 2018  https://blog.mondediplo.net/2018-04-10-Pour-un-service-public-des-donnees
Jarrige François (2014), Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris : La Découverte.

Matinée (10h – 12h30) :

10h Introduction

  • Nick Couldry[4] et Ulises Mejias[5]: « »
  • David Maenda Kithoko (Génération Lumière)[6] : « »
  • Agnès Crépet[7] : « »

Après-midi (14h00 – 17h) :

14h Introduction

  • Grace Akese[8] : « »
  • Alexandre Monnin[9] : « »

 

[1] Laurence Allard, maîtresse de conférences, sociologue des usages numériques, IRCAV-Paris Sorbonne Nouvelle/Université de Lille-Département Culture
[2] Maître de conférences, Sciences de la Communication, IRCAV-Paris 3/Lille 3, sociologue des usages numériques, coordinateur du GT « Politiques environnementales du numérique » du GDR CIS (Centre Internet Société)
[3] Chargée de recherche au CNRS, Directrice adjointe de l’UMR PRODIG
[4] Professeur de médias, communications et théorie sociale au département des médias et des communications de la London school of economics and political science.
[5] Professeur d’études en communication et directeur de l’Institute for Global Engagement à la State University of New York (OSWEGO).
[6] Génération Lumière est une association écologiste et de solidarité internationale qui agit en France et dans la région des Grands lacs.
[7] Responsable de la longévité des logiciels et de l’informatique chez Fairphone (Amsterdam)
[8] Chercheure post-doc à l’Université de Bayreuth.
[9] Professeur à l’ESC Clermont Business School en redirection écologique et design