Pratiques de transition et rapports au politique

Lundi 23 mars 2020

 


Cycle « Pratiques sociales et politiques de transition »

Quinzième journée de l’atelier

“Habiter la transition. Des pratiques existantes
aux politiques de transition : circulations et ambiguïtés”

Atelier thématique commun aux réseaux ACDD et ReHaL
En partenariat avec le Master “Habitat et ville durable – Pour une approche critique de la fabrique urbaine”

Lundi 23 mars 2020 (10h-17h00)

 

Programme et plan d’accès PDF (non mis en ligne pour l’instant)

Coordinateurs de la séance : Cyprien Tasset[1] et Jérôme Boissonade [2]

L’écologie donne lieu, à différentes échelles, à des décalages entre déclarations, voire convictions, et pratiques. Ces décalages sont bien connus en ce qui concerne la “gouvernance incantatoire”[3] du changement climatique, doublement dissociée des analyses scientifiques et des réalités politiques et économiques. La dénonciation de ce hiatus est d’ailleurs le message principal de Greta Thunberg, figure médiatique émergée en 2019, qui exhorte la jeunesse à contraindre les dirigeants à l’action climatique.
Du côté des dirigeants, l’exemple français illustre bien les ambiguïtés possibles, entre les déclarations ambitieuses d’Emmanuel Macron (« make our planet great again »), ses invitations à ce que l’on fasse pression pour renforcer son mandat en matière d’environnement, et son renvoi de « chacune et chacun d’entre nous » à « sa part à prendre, en tant que consommateur, en tant qu’investisseur »[4], le pouvoir individuel d’autorestriction étant ici mis en avant comme la principale marge d’action environnementale.
Autre décalage : celui entre les groupes sociaux les plus à même de s’approprier les profits symboliques des normes d’écologisation des comportements, et ceux dont les pratiques de consommation sont effectivement les plus sobres, de sorte que « ceux qui en parlent le moins sont ceux qui en font le plus »[5].
La période récente semble avoir exacerbé les tensions entre pratiques et discours articulés en matière de transition écologique, par exemple celles liées à la permaculture, centrée sur la pratique, se présentant volontiers comme “apolitique”[6] et silencieuse sur la question des inégalités et des luttes sociales. Sur fond d’une (re-)montée des préoccupations écologiques dans les sondages[7], et du mouvement social des Gilets jaunes, dans lequel des pratiques de repolitisation ont eu lieu à la faveur d’un apolitisme revendiqué[8], plusieurs phénomènes semblent en effet marqués par leur disjonction. S’agit-il alors de mettre à l’épreuve le politique par les pratiques, de considérer ces dernières comme politiques par nature ou de travailler ces pratiques de manière à ce qu’elles le deviennent ?
On peut ainsi penser à l’essor des réformes des modes vie en matière de déchets tels que le « zero waste », marqués par l’aspiration à une action immédiate, en une « écologie des solutions personnelles »[9]. L’exemple des Frugaux volontaires[10], et plus anciennement des CRAGs[11], montre les contradictions pratiques et politiques de cet idéal d’une maîtrise totale des individus sur leur consommation. D’une part, vivre dans la frugalité nécessite pour les couches cultivées de la population qui les composent en grande partie, de ruser avec le système de production dominant, par une épargne antérieure, un travail salarié adapté ou des aides sociales. On connaît, depuis le travail de M. de Certeau, la portée politique de ces tactiques. D’autre part, pour descendre en deçà d’un certain seuil de réduction de consommation, le CRAGger doit adopter un principe d’autolimitation, qui paraît a priori possible, mais provoque des tensions quotidiennes telles avec l’entourage, qu’il devient extrêmement compliqué de dépasser ce seuil, en totale contradiction avec l’idéal consumériste.
Inversement, d’autres phénomènes relèvent essentiellement de la sphère discursive : ainsi, la “collapsologie” a vulgarisé une critique chiffrée du développement durable, tout en suscitant des interrogations quant aux débouchés pratiques offerts aux bouleversements existentiels qu’elle suscite. Comment en effet, retrouver des prises, fabriquer des expériences face à une telle perspective ? Plutôt que de répondre à cette question en interrogeant la notion d’effondrement et son caractère démobilisateur ou dépolitisant[12], on peut s’intéresser par exemple, au “pouvoir des expériences et de leur mise en commun”[13] par les groupes d’“effondrés” via les réseaux sociaux, afin de voir en quoi ce travail est susceptible notamment, de produire un “sentiment de confiance”[14].
Pour mieux comprendre les circulations et ambiguïtés entre les pratiques et les options politiques explicitement professées en matière de transition écologique, nous allons donc solliciter toute cette journée, des enquêtes menées à différentes échelles : celle des parcours de “déclassement volontaire”, dont le récit emprunte volontiers au discours écologique pour se justifier (Anne de Rugy) ; celle du public des théories de l’effondrement (Cyprien Tasset). Mais aussi celles des participants aux marches pour le climat avec Maxime Gaborit et Yan Le Lann, du collectif Quantité critique. Enfin, Jean-Baptiste Comby, qui a déjà travaillé sur cette problématique à propos de la médiatisation du changement climatique[15], nous présentera les résultats d’une enquête statistique en cours. Autant de contributions qui sont susceptibles de nourrir le débat et la réflexion sur les pratiques de transition et leurs rapports au politique.

Programme de la journée

Matinée (9h30 – 12h30) :

  • Anne de Rugy[16]
  • Cyprien Tasset

Après-midi (14h00 – 16h30) :

[1] Docteur en sociologie et membre associé au Laboratoire de Changement Social et Politique (université Paris Diderot).
[2] Maître de Conférences à l’Université du Littoral (ULCO) et membre de l’équipe de recherche AUS (UMR 7218 LAVUE).
[3] Aykut S. (2017), « La “gouvernance incantatoire”. L’accord de Paris et les nouvelles formes de gouvernance globale », La Pensée écologique, vol. 1 (1), octobre 2017.
[4] Macron E., Twitter, le 7 mars 2019, et déclaration à l’ONU, le 23 sept 2019.
[5] Grossetête M. (2019), « Quand la distinction se met au vert. Conversion écologique des modes de vie et démarcations sociales », Revue Française de Socio-Economie, 2019/1 n° 22, p. 102.
[6] Centemeri L. (2019), La permaculture ou l’art de réhabiter, Paris, Quae.
[7] ADEME (2019), Représentations sociales du changement climatique, 20ème vague.
[8]Jeanpierre L. (2019), in Girum. Les Leçons politiques des ronds points. Paris, La Découverte.
[9] Hajek I. (2018), « Militer contre le gaspillage : une transition par la vie quotidienne ? », Colloque Écologiser la société, matérialiser le politique. Mouvements sociaux et transitions vers la durabilité, Strasbourg, juin 2018.
[10] Ramírez V. (2015), Étude qualitative sur les frugaux volontaires, ADEME, Service Économie et Prospective.
[11] Szuba M., Semal L. (2010), « Rationnement volontaire contre “abondance dévastatrice” : l’exemple des CRAGs », Sociologies pratiques N° 20, p. 87-95.
[12] Bidet A. (2019) : « Faut-il “avertir de la fin des temps pour exiger la fin des touillettes”  ? Les ressorts de l’engagement écocitoyen »,  Multitudes N°76.
[13] Aussi souligné in Francis Chateauraynaud, « De la criticité des causes environnementales. Saisir les controverses publiques par les milieux en interaction », in V. Carlino, M. Stein (dir.), Les paroles militantes dans les controverses environnementales, Presses de la FMSH, 2018. In Bidet A. (2019) art. cit.
[14] Ibid., p. 26.
[15] Comby J.‐B. (2015), La Question climatique. Genèse et dépolitisation d’un problème public, Marseille, Agone.
[16] Doctorante en sociologie au Laboratoire Sophiapol (Paris ouest Nanterre).
[17] Collectif de chercheurs créé en septembre 2018 par Yann Le Lann, maître de conférence en sociologie à Lille. Il réunit des maîtres de conférences, docteur-e-s, doctorant-e-s et étudiant-e-s en sciences sociales et se concentre sur l’analyse quantitative des mouvements sociaux actuels.
[18] Maître de conférences à l’Université Paris 2